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Corrélats
Revue du Collectif de Recherche Analytique.
Sommaire du n° 2/3
Philosophie, psychanalyse, médecine, psychiatrie
Liminaire : F. Gorog, J-P. Dollé, S. Habib
Philippe Sollers : Sainte-Anne
Blandine Kriegel : L'invention du sujet juridique
Marcel Bénabou : Jeux de la langue de Queneau à Lacan
Frédéric Pellion : Deux ou trois choses qu'elles savent d'elles-mêmes
Solal Rabinovitch : De Kretschmer au noeud borroméen. La question de la structure chez J. Lacan
Dominique Lecourt : La blessure narcissique
Diana Rabinovich : L'Etourdit
Paul-Laurent Assoun : (titre non communiqué)
Stéphane Habib : La langue de l'Autre.
paru - prix du n° 2/3 : 13 euros
Quelques extraits choisis
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Philippe Sollers
Sainte-Anne
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Dante dans son Paradis, nous fait part de la façon dont il va hiérarchiser la jouissance. Nous sommes au Chant XXXII et il s'agit de la façon dont Saint-Bernard, qui prend la parole à ce moment là pour conduire Dante vers son point ultime, énonce la chose comme suit:
"La plaie que Marie referma et pansa, cette femme si belle qui est à ses pieds est celle qui l'ouvrit et qui la causa". La race humaine, l'espèce humaine, a été causée par une plaie. C'est d'Eve qu'il s'agit et Marie est censée réparer la plaie causée par Eve. Tout de suite après, il place ses femmes. Nous entrons dans la Rose, la rose de l'empire. Les femmes qui viennent tout de suite après, Marie est au-dessus de Eve. Anne est déjà là, mais elle va arriver plus tard. Il s'agit de savoir comment on place les femmes dans une échelle. Les autres sont tout de suite Rachel, Béatrice bien sûr, Sarah, Rébecca, Judith, etc. Donc il s'agit, du 7ème rang jusqu'en bas, de femmes juives, qui divisent les cheveux de la flamme. Elles sont le mur où se partagent les escaliers sacrés. Ensuite il y a des hommes, je vous donne ce qui se passe dans cet espace. "Dans l'espace de ce royaume, un point fortuit n'a pas de place; non plus que tristesse, ou soif, ou faim: car tout ce que tu vois est établi par loi éternelle, si bien qu'exactement tout s'y répond, comme de la bague au doigt."
Formule magnifique, et nous allons à Anna, qui est en face de Pierre, de saint Pierre. "En face de Pierre tu vois siéger Anna, Anna si heureuse de regarder sa fille qu'elle chante "Hosanna" sans la quitter des yeux." Dante fait rimer - le français ne peut pas le faire - Anna et Hosannah. Hosannah vous entendez ça de façon plus ou moins distraite dans les innombrables messes qui vous déroulent le Benedictus, mais cela vient de l'hébreu, Hosannah veut dire "sauve nous, je t'en prie, sauve-nous !", le salut. C'est une exclamation rituelle juive que vous retrouvez en latin dans le Benedictus célèbre "Béni soit", vous l'avez en hébreu et cela veut dire "Béni soit au nom de Yahvé celui qui vient". En latin: "benedictus qui venit in nomine Domini". Anna, dans son Hosannah permanent, n'arrête pas de chanter en fixant Marie. Elle est si heureuse de regarder sa fille qu'elle chante, sans la quitter des yeux: regard fixe et chant sans quitter des yeux. Tout le Paradis de Dante est fabriqué pour vous faire comprendre que la danse, les chants, la vue, les couleurs, les bijoux, etc., se mélangent sans cesse pour faire surgir une jouissance de plus en plus grande. Dante est dans la position où Saint-Bernard le place pour lui apprendre enfin, nous sommes là au début du chant XXXIII, cette énormité : "Vierge mère, fille de ton fils, humble et haute, bien plus que nulle créature, terme fixe d'un éternel conseil [ ... ] Dans ton ventre l'amour s'est rallumé, à la chaleur de qui, dans la paix éternelle, cette fleur est éclose." Comment une mère vierge - mais la question n'est pas là peut-elle devenir la fille de son fils? C'est une proposition d'inceste réussi.
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Blandine Kriegel
L’invention du sujet juridique
[…]
Deuxième observation, qui est disons de l'ordre de l'histoire de la philosophie: les philosophes des droits de l'homme, ceux qui ont élaboré la doctrine des droits de l'homme telle qu'elle sera inscrite à l'état civil de l'histoire au XVIIIème siècle dans les grandes déclarations que tout le monde connaît - la déclaration américaine d'indépendance de 1776, la déclaration française de 1789 et qui toutes se rapportent à cette grande effervescence d'élaboration des droits de l'homme qui s'est développée au XVII et au XVIIIème siècle - parmi ces philosophes et pour ne prendre que les plus grands dans un processus beaucoup plus complexe, Hobbes, Spinoza, Locke, aucun d'entre eux n'est un philosophe du sujet au sens cartésien, encore moins au sens kantien. Et partant, leur doctrine, que ce soit le droit à la sûreté chez Hobbes, le droit à la liberté de conscience chez Spinoza, le droit de propriété chez Locke, ne sont en aucun cas fondées sur une théorie du moi. Aussi Hobbes, dans Le Leviathan l'explique très bien: les droits de l'homme ne sont pas établis sur un droit subjectif de la volonté ou sur une absolutisation de la volonté. Le chapitre 14 montre on ne peut mieux qu'il faut faire une différence entre le droit qui est une liberté - pour lui le droit naturel est une liberté, on fait tout ce qu'on veut, on va jusqu'au bout de sa volonté de puissance - et la loi naturelle qui n'est pas une liberté mais une obligation. D'ailleurs, le premier exemple qu'il donne est cette loi découverte par la raison qui pousse chacun à ne pas attenter à sa vie, c'est le droit à la sûreté. Ce n'est pas une liberté, ce n'est pas une volonté, c'est une obligation qu'on découvre par la raison.
Leur raisonnement qui a pour principe l'être empirique de l'homme et très précisément son corps, selon cette règle découverte par la raison de ne rien faire contre la vie, aboutit à ce que la conservation du corps - le raisonnement de Locke sur le droit de propriété reprend en vérité le raisonnement de Hobbes - la sécurité, plus tard même l'épanouissement de ce corps avec le droit à la poursuite du bonheur qui sera proclamé par la déclaration américaine, leur raisonnement donc, s'appuie sur une philosophie non pas cartésienne ou post-cartésienne, mais bien sur une philosophie de la Renaissance.
Philosophie de la Renaissance pour laquelle le corps est inscrit dans une nature, la bonne nature et du coup les Droits de l'Homme sont solidaires non pas du tout d'une morale, d'une éthique de la responsabilité comme chez les philosophes du sujet, mais d'une politique. Cette politique elle-même n'est pas articulée à la législation de la volonté mais à une déclaration des réquisits de la loi naturelle. Je parle des droits de l'homme. Il n'en irait pas de même évidemment des droits du citoyen, mais ce n'est pas la même chose. Et ceux qui confondent les droits du citoyen et les droits de l'homme comme Marcel Gauchet qui a eu le courage d'écrire ce bel oxymore : "les droits de l'homme en tant que citoyen" ne comprennent pas le début du commencement du problème.
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Marcel Bénabou
Jeux de la langue de Queneau à Lacan
Jeux de la langue de Queneau à Lacan: je crains que ce titre, avec l'imbrication de ses deux noms communs et de ses deux noms propres, n'outrepasse un peu le contenu de la causerie que j'entame ici. Car les deux noms communs "jeux" et "langue" sont, comme vous le savez, des mots difficiles, sur le sens précis desquels il n'est pas facile de s'entendre. Quant aux deux noms propres, Queneau et Lacan, qui vous sont à coup sûr familiers mais dont le rapprochement peut vous paraître forcé, ils vont surtout me servir de balises, de repères chronologiques pour présenter les divers aspects d'une pratique langagière originale. Mais, je dois vous le confesser d'emblée, la place que je fais à l'un et à l'autre est assez inégale : au risque de décevoir certains, je vais beaucoup me référer à Queneau, beaucoup moins à Lacan.
Par prudence, bien sûr ...
Commençons par le mot "jeu": c'est une notion fortement polysémique, pour laquelle il est difficile de parvenir à une unité. Il suffit de rappeler les grands textes classiques sur la question, dans les méandres desquels je n'entrerai pas1. Ce que je voudrais souligner tout de suite, c'est que je vais utiliser ici le mot "jeu" dans un sens qui n'est nullement, comme c'est le cas dans l'usage courant, le contraire du sérieux. Le jeu dont je parle ne sera pas la négation du sérieux, mais une étape dans le processus d'apprentissage du sérieux et je le considérerai donc plutôt comme méthode heuristique, comme facteur de recherche expérimentale. Qu'en est-il lorsque ce mot est associé au mot langue, dans une expression comme celle qui figure dans mon titre "les jeux de la langue" ? Il s'agit à mes yeux de s'intéresser à l'expérimentation en matière de paroles, en matière de langue, et plus particulièrement d'écriture. Je pars de l'idée que la langue n'est pas simplement un instrument docile, l'instrument d'une pensée préalablement formée, mais qu'elle est une instance qui a son autonomie, donc qu'elle ne reproduit pas une réalité, mais qu'elle en produit une. C'est de cette aptitude de la langue à produire une réalité que je vais essayer de traiter. Je vais en fait surtout parler d'une aventure langagière, faite de jeu avec la langue, de jeu sur la langue, de jeu de la langue, une aventure commencée avant guerre avec Queneau, et qui s'est institutionalisée avec la naissance d'un groupe de recherche, l'Oulipo ou "Ouvroir de littérature potentielle" . Ce groupe a été créé à la suite d'une décade de Cerisy-La-Salle en septembre 1960 : décade qui était consacrée à Queneau, sous le titre: "Raymond Queneau une nouvelle défense et illustration de la langue française? ". Queneau y était pris comme objet d'étude à cause de son rapport particulier à la langue. C'est dans ce cadre-là, tout à fait précis, concret, de l'étude de l'œuvre de Queneau, que se sont réunis un certain nombre de connaisseurs de l'œuvre de Queneau, un certain nombre d'amis de Queneau, et c'est donc là qu'a jailli cette idée de créer un groupe qui aurait pour but d'expérimenter en littérature. Ce groupe s'est d'ailleurs appelé dans un premier temps: "séminaire de littérature expérimentale" avant de prendre le nom d'Oulipo.
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1 Johan, Huizinga, Homo ludens, Essai sur la fonction sociale du jeu, Gallimard, 1951.
Roger Caillois, Les jeux et les hommes : le masque et le vertige, Gallimard, 1967
Colas Duflo, Jouer et philosopher, PUF, 1977
Colas Duflo, Le jeu : de Pascal à Schiller, PUF, 1997
Jacques Ehrmann, “Jeu et rationalité”, Encyclopaedia Universalis, Vol. 9, 1968
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Frédéric Pellion
Deux ou trois choses qu’elles savent d’elles-mêmes…
Intervention prononcée le 20 novembre 2002 au dixième salon international
Psychiatrie et Système Nerveux Central.
Résumé. "La démarche de Freud est cartésienne", affirmait Lacan en 1964, qui montrait dans son séminaire que la découverte de Freud procédait d'une reformulation du cogito cartésien comme un impérieux "Là où je doute, je peux être certain qu'il y a une pensée inconsciente".
La clinique psychanalytique des femmes montre pourtant que la certitude fondant le sujet peut s'ancrer dans bien d'autres choses que dans la seule dubitatio : certitude liée au corps propre, par exemple, ou certitude liée à l'enfant ou, encore, à l'amour.
Charge à nous d'interroger, à partir de quelques types cliniques, le poids spécifique de ces autres certitudes dans certains des aspects les plus remarquables de la symptomatologie féminine d'aujourd'hui.
Il […] est une [chose] dans la psychanalyse qui se soude à la théorie: c'est la présence du sexe comme tel, à entendre au sens où l'être parlant le présente comme féminin.
Jacques Lacan10
Lacan affirmait, en 1964, ceci: "La démarche de Freud est cartésienne"12. Mais que signifie, exactement, cette assertion ? Certainement pas seulement que la psychanalyse, quelque puisse être le caractère hypothétique de ses thèses fondatrices - par exemple, le complexe d'Œdipe -, se déploie comme une forme de la rationalité. En effet, à cet égard, toutes les pratiques magiques sont ancrées dans un certaine rationalité, c'est -à-dire dans un certain usage, réglé dans le discours, de la consécution. L'assertion de Lacan signifie aussi, me semble-t-il, que la "démarche" de Freud procède d'une méthode qui n'est pas étrangère à celle de Descartes. Ainsi, quand Freud, dans La science des rêves6, infère de la mise en évidence de pensées inconscientes l'existence d'un inconscient, d'une certaine chose délimitable comme inconscient, il procède un peu de la même manière que Descartes inférant la certitude de son être de la constatation de sa pensée. La question que l'on peut toutefois poser à la méthode de Descartes est de savoir en quoi le "Je pense" concorde intégralement avec le "Je suis". Ou, en d'autres termes, de savoir si le cogito épuise tout à fait l'être, si le "donc" faisant copule entre le "Je suis" et le "Je pense" dit tout ce qui peut être rationnellement dit de la relation de la pensée à l'être.
Or, cette question-là - Lacan le soulignait, d'ailleurs, dès 19497 -, n'est qu'effleurée par Descartes. Une de ses figures majeures de cette question est en effet le cas par excellence que Descartes récuse, à savoir celui où une pensée fonde une certitude quant à un être qui n'est absolument pas. En un mot, c'est le cas de la folie, auquel Descartes oppose cette réponse en forme de pirouette, aussi superbe que creuse: "Mais quoi? Ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant, si je me réglais sur leurs exemples"4. Comme Lacan l'écrit :
"Et il passe, alors que nous verrons qu'il aurait pu, non sans fruit pour sa recherche, s'arrêter sur ce phénomène de la folie"7…
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10 Lacan J. “Allocution sur les psychoses de l’enfant”, in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp.361-371
12 Lacan J. Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.36.
6 Freud S. , L’interprétation des rêves, tr. fr. Paris, PUF, 1967.
7 Lacan J. “Propos sur la causalité psychique”, in Ecrits, Paris, Seuil, 1966, pp.151-193.
4 Descartes R. Méditations, in Œuvres et lettres, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, p.268
7 Lacan J. “Propos sur la causalité psychique”, in Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.163
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Solal Rabinovitch
De Kretschmer au nœud borroméen, la question de la structure chez Jacques Lacan
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Le maintien, jusqu'à la fin, par Lacan du terme de Verwerfung à côté de sa traduction par "forclusion", est maintien de ce qu'il appelait son "retour à Freud". Mais ce retour à Freud ne passe-t-il pas par la fracture nazie, ce que laisse entendre le rappel du "point de l'histoire où nous sommes" ? En disant que la voie par où ce qu'il enseigne “n'est nulle autre, bizarrement, que la Verwerfung, que le rejet effectif que nous voyons se produire à un certain niveau de génération de la position du psychanalyste en tant qu'elle ne veut rien savoir de ce qui est pourtant son seul et unique savoir38”, Lacan ne fait-il pas allusion aux générations que sépare la parenthèse 40-44 ? Ce qui fut rejeté du symbolique pendant cette parenthèse reparaît, ajoute-t-il, quelque part dans le champ subjectif, et il précise qu'en ce qui concerne les psychanalystes (et particulièrement leur formation), "ce qui fait obstacle à l'accession d'un sujet à une notion comme la Verwerfung" est à mesure du fait qu'il y est personnellement plus intéressé39, c'est-à-dire à la mesure de l'engagement de son être.
C'était déjà avec la folie comme "structure fondamentale" que Lacan répondait dans les "Propos" à la fois aux critiques de Ey (insultes à la liberté) et aux débats du 19ème sur la folie des saints. "Loin que la folie soit le fait contingent des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d'une faille ouverte en son essence. Loin qu'elle soit pour la liberté "une insulte", elle est sa plus fidèle compagne, elle suit son mouvement comme une ombre.40 " Lacan n'a cessé de mettre l'accent, sans se détourner du "drame social qui domine notre temps", sur le risque qui tente chacun, chaque fois qu'il s'agit de liberté; ce risque est celui de la folie, il se mesure à "l'attrait même des identifications où l'homme engage à la fois sa vérité et son être" et si "ne devient pas fou qui veut", c'est que "n'atteint pas qui veut les risques qui enveloppent la folie", soit cette "séduction de l'être". Et en effet la folie n'est que "le bon cas" du nœud, soit de la structure bien orientée pour tel coincement du sujet dans un certain nœud, qui le suppose sujet à ce que coince ce nœud-là, nœud qui est donc la forme imaginable, pensable, visible, du fameux "choix invisible" ; tant qu'il est nœud, le nœud indique l'existence de ce qui autrement que noué resterait fou. D'être risque, la folie est-elle un choix puisque "loin que la folie soit le fait contingent des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d'une faille ouverte en son essence. Loin qu'elle soit pour la liberté une insulte, elle est sa plus fidèle compagne, elle suit son mouvement comme une ombre."
Certes "la forclusion du Nom-du-Père est en fin de compte quelque chose de léger41" par rapport à d'autres forclusions résultant de l'orientation du réel qui forclot le sens, mais c'est aussi la seule qui puisse servir. Pas toute signifiante, la structure n'est pas seulement présence du signifiant dans le réel, mais parce qu'elle est saisie du bord du réel, elle est orientation du réel. Si le choix invisible du délirant dépend, parce qu'il y répond, de la forclusion du Nom-du-Père, le choix qui oriente les réponses de la science ou de l'ordre social au réel qui à la fois les inclut et les vide de sens, est choix de la structure.
38 J. Lacan, séminaire La logique du fantasme, inédit, séance du 15 février 1967
39 J. Lacan, “D’un dessein”, Ecrits, p.363
40 J. Lacan, “Propos…” op. cit., p.176
41 J. Lacan, séminaire Le sinthome, séance du 16 mars 1976
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Dominique Lecourt
La blessure narcissique
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[Freud] parle le samedi soir à l'Université de Vienne dans l'amphithéâtre où il a coutume de donner ses cours. Il "vise à initier un public de médecins et de profanes des deux sexes aux principes fondamentaux de la psychanalyse" selon ce qu'il a consigné dans l'Avertissement de ces conférences publiées en 1920 sous le titre d'Introduction à la psychanalyse. C'est dans le cadre de cet effort de diffusion que se situe l'article hongrois. Cet effort de vulgarisation n'est certes pas nouveau de la part de Freud. On sait avec quel succès il avait condensé L'interprétation des rêves, livre touffu, en ce que nous appellerions aujourd'hui en France un "petit-essai-grand-public" - Le rêve et son interprétation.
Mais une aspiration particulière et personnelle du fondateur de la psychanalyse donne à ces conférences et à ce texte, un tour particulier et explique qu'il y ait consacré beaucoup d'ardeur et de talent, malgré le jugement sévère qu'il exprimait sur eux dans sa correspondance avec Lou Andreas Salomé ("c'est de la matière brute, bonne pour la masse"). Freud aspirait au prix Nobel. Il l'espérait. Le 25 avril 1917, il notera laconiquement dans son agenda: "Pas de prix Nobel 1917" (voir aussi dans la correspondance Freud-Abraham, les lettres du 10 décembre 1916 (Abraham à Freud) et du 18 décembre 1916 (Freud à Abraham).
Dans cette dernière lettre, Freud énumère les résistances auxquelles il s'attend.
On peut en conclure qu'il aurait été, en définitive, fort étonné d'être choisi. Une difficulté de la psychanalyse présente une analyse de ces résistances à un moment où la décision des Nobel n'a pas encore été prise. Venons-en donc au texte. Il se révèle étrangement construit. Une douzaine de paragraphes sont qualifiés par Freud lui-même d'Introduction. il s'explique d'abord sur le titre: la difficulté dont il va parler n'est pas intellectuelle, elle est affective.
Ses "destinataires" - ses auditeurs et ses lecteurs - n'éprouvent pas de sympathie pour elle, d'où leur difficulté à la comprendre.
Vient ensuite un bref exposé de la théorie de la libido ("il a fini par se constituer en psychanalyse quelque chose comme une théorie à partir d'un grand nombre d'observations fragmentaires et d'impressions"). Cet exposé qui est mené d'un point de vue étroitement thérapeutique (la théorie libidinale des névroses) fait apparaître comme "première découverte importante" que "les névroses sont pour ainsi dire les affections spécifiques de la fonction sexuelle". De cette fonction, il montre l'évolution normale - et les fixations pathologiques. Il indique alors en quoi la théorie psychanalytique "parvient à soumettre à révision le processus de refoulement" et "à diriger le conflit vers un dénouement meilleur et compatible avec la santé". Découlant de ce travail thérapeutique, une hypothèse se présente sur la "répartition originaire" de la libido chez l'homme. Cette hypothèse est étiquetée du terme de narcissisme.
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Diana Rabinovich
L’étourdit
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Comment Lacan définit-il lalangue ? En opposition au langage de la linguistique, lalangue est définie de la façon suivante :
“Ce dire ne procède que du fait que l'inconscient, d'être “structuré comme un langage”, c'est-à-dire lalangue qu'il habite, est assujetti à l'équivoque dont chacune se distingue. Une langue entre autres n'est rien de plus que l'intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister. C'est la veine dont le réel, le seul pour le discours analytique à motiver son issue, le réel qu'il n'y a pas de rapport sexuel, y a fait dépôt au cours des âges“4
Cette lalangue, jouée toujours par l'équivoque, permet à Lacan de repenser l'interprétation. Il la repense liée au dire et prend ses distances avec le concept d'énonciation. En comparant le discours de Rome et l'Etourdit, on voit que la place centrale qu'occupait la vérité est dès lors prise par le réel. Une théorie de l'interprétation centrée sur la vérité, ou centrée sur le réel, n'est pas du tout la même chose. De ce point de vue-là, on voit l'importance de définir comme le noyau du réel dans la psychanalyse l'impossibilité d'écrire le rapport sexuel, qui se formule: il n'y a pas de rapport sexuel. Cet impossible du rapport sexuel, Lacan le développe avec ses formules de la sexuation, absolument centrales dans l'Etourdit. Ainsi apparaît une dimension nouvelle de l'interprétation que Lacan définit très clairement à la fin de l'Etourdit lorsqu'il aborde les trois dimensions de l'interprétation : l'interprétation de l'homophonie, de la grammaire, de la logique.
L'interprétation à partir de la logique nécessite donc une logique particulière, tout à fait cruciale pour arriver à cette interprétation logique. La dit-mension logique de l'interprétation analytique est solidaire de la logique de la sexuation chez les êtres parlants. Si le discours de Rome lie la vérité à l'histoire, l'Etourdit, au contraire, va lier l'interprétation en relation avec le réel à une logique de la sexuation.
Mais il ne s'agit pas d'une simple discontinuité. Aussi vais-je donner une petite citation du discours de Rome pour montrer comment quelque chose de cette logique existait déjà à cette époque-là.
Vous savez que la logique modale c'est l'impossible, le possible, le contingent et le nécessaire. Lacan va certes changer les oppositions classiques de ces termes entre eux, mais déjà dans le discours de Rome, il dit clairement que la parole pleine réordonne les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir.
“Soyons catégorique, il ne s'agit pas dans l'anamnèse psychanalytique de réalité, mais de vérité, parce que c'est l'effet d'une parole pleine de réordonner les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir, telles que les constitue le peu de liberté par où le sujet les fait présentes“
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4 Lacan J. , Ou… pire, Leçon I, 08.12.1971
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Stéphane Habib
La langue de l’autre
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Pour clarifier un petit peu le propos, l'aérer aussi, décrypter, j’en donnerai un nom et un prénom tout paradoxal que le geste puisse paraître si nommer encrypte toujours du même coup qu'il dénomine ou désanonyme, pour cerner cette pensée dite une certaine philosophie, je lui attribuerai plutôt un nom propre, j'apporterai une phrase non sans lien avec ce que j'essaie d'articuler ici. Elle, la citation, est de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy et fut prononcée au cours d'un colloque, La psychanalyse est-elle une histoire juive i ? Voici leurs mots, ils dévoilent le nom propre qui, il s'est imposé, je n'ai pu y résister, a pourtant déjà été donné :
"Il n'y a pas d'Autre dans cette altération, il n'y en a pas encore, et il n'y en aura peut-être jamais. Il y a, pour reprendre le mot et le concept à Lévinas, autrui. Autrui n'est pas un sujet, ni deux. Autrui est la mesure démesurée d'un dehors qui affecte du dedans, d'un dedans qui s'affecte au-dehors - ou d'une altérité qui s'aggrave avec sa mêmeté , d'une mêmeté qui croît avec son altérité.3"
Lévinas donc, Emmanuel de ce prénom dont la traduction (de l'hébreu au français) ne peut pas ne pas nous laisser sans voix, Imanou El, "Dieu est avec nous", rien que ça, et qui me permet d'amener ceci que précisément c'est de langue, de "lalangue", de traduction, de l'Autre, d'autrui, de l'altérité, du Même de la mêmeté, de traduction de la langue de l'Autre, du discours de l'Autre, de l'Autre dans le Même, de la langue de l'Autre par la langue du Même, de quelle langue alors ?, de la langue de l'Autre dans le Même - la formulation touche à l'impossible - de ceci donc et d'autre chose bien sûr et comme d'habitude que se soutient la pensée lévinassienne, mais aussi le questionnement psychanalytique, un certain questionnement psychanalytique.
Mon embarras, mais à défaut de le voir, vous l'aurez entendu, est de ne pas savoir ponctuer. Comment ponctuer ? Entre pensée lévinassienne et questionnement psychanalytique il y a une virgule, mais pourquoi pas un "et", un trait d'union, rien ?
Impossible de trancher sachant pertinemment que chacun de ces choix impliquent quelques dizaines de conséquences. Je ne tranche pas ou chacun de mes mots est une manière de trancher sans trancher mais dans tous les sens, pas de manière univoque, plusieurs réponses, que des réponses qui peuvent très bien prendre la forme de questions, entre pensée lévinassienne et disais-je un certain questionnement psychanalytique. Lequel ? Celui de Jacques Lacan, des Ecrits, des Séminaires, du livre VII, de L'éthique de la psychanalyse, pourquoi pas, par exemple parmi tant d'autres.
Il y a quelque chose entre Emmanuel Lévinas et Jacques Lacan.
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3 Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, “Le peuple juif ne rêve pas”, in La psychanalyse est-elle une histoire juive ? Colloque de Montpellier, Paris, Seuil, 1986, pp 42 et 64
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